Il rentra dans le bar.
A peine avait il franchi la porte qu'un nuage de fumée vint s'écraser sur son visage avec violence, ce qui le fît tousser fortement et lui piqua les yeux jusqu'aux larmes. La vue lui revenant doucement, il put observer cet endroit qu'il avait cru bon d'aller voir de l'intérieur, étourdi alors par l'aspect misérable qu'il donnait depuis la rue. En effet, la façade de l'établissement n'avait rien d'aguichante ; pas d'éclairage, pas le moindre bruit de comptoir, rien qu'une vitrine sale et une porte, austère. Intrigué, la curiosité lui dévorant le ventre et bien au-delà, il lui parut instinctivement bon d'y rentrer. Il y rentrait donc.
Dedans, tout se confondait dans les rumeurs d'alcool, dans la brume épaisse de fumée infiltrant chaque recoin de la pièce. Il n'y voyait pas grand chose, tant et si bien qu'il ne distinguait finalement pas plus loin que son nez. Face à lui se dressait un mur de brouillard repoussant, d'où émanaient des sons. Ces sons, vagues et innommables, se confondaient, se répondaient et finalement s'évaporaient dans le ciel du bar. Il ne les identifiaient pas, pas plus que sa vue ne distinguait le comptoir ; seule l'odeur acre de tabac lui remplissait les narines, s'infiltrait dans son nez, parcourait avec une sournoise rapidité son sinus tout en déployant cet insatiable appétit d'irriter les yeux innocents. Finalement, s'adaptant à l'atmosphère il commença à distinguer l'intérieur : Derrière la barrière de fumée se dessinait de longs murs marron et jaune, vieillis par le temps et les relents de clope. Au plafond pendait deux gros ventilateurs ne fonctionnant pas. Enfin, mis à part quelques chaises et quelques tables isolées, le bar ne comportait qu'un comptoir, un comptoir métallique long de plusieurs mètres derrière lequel reposaient les étagères de verres et d'alcools. Il n'y avait personne.
Il ressortit.
Dehors, rien n'était évanescent. La nuit s'allongeait péniblement sur la ville. Il pleuvait. La rue n'était plus qu'une suite de flaques boueuses et dégueulasses dans lesquelles les gens se noyaient dans des cris de solitude. Pas le moindre miaulement de chat, non, rien que le son maintenant régulier des pompes de la ville auquel s'étaient habitués depuis longtemps les habitants. La plus proche, à quelques centaines de mètres de cette rue, vrombissait de tout son saoul en faisant trembler les fenêtres des magasins. Ce bruit, machinal, avait depuis longtemps envahit les c½urs citadins, n'étant plus qu'une habitude ; comme toute les habitudes elle avait finie par s'installer sans effort, glissant sur la vague douce de l'ennuie et du confort. Les tremblements faisaient tressaillir les flaques, frémir et fermenter la bourbe dans laquelle il barbotait depuis plusieurs minutes. Le c½ur n'allait pas bien. Au loin, de longs corbeaux capricieux partaient, partaient, partaient plus loin que les murailles et les miradors, plus loin même que les grandes collines ou grandissent les géants, s'en allant se repaître d'une vie plus saine.
« Il sont libres, eux. »
Le vent se mit à souffler, emportant avec lui les débrits d'un journal. Le froid s'avancait doucement, sounoisement, glissant sur la peau.
Il se rappellait maintenant. Il y a loin, bien loin d'ici. Avec elle.
Les champs de coquelicot dans la brume matinale, quand le temps s'immortalisait sur ses cheveux d'or. L'été chaud qui faisait frémir. La peau moite habillée de brins d'herbe. Des cigarettes partagées. Un autre temps, ou tout est simple.
Un éclair s'écrasa soudainement sur un vieux chien errant, tout près. Le chien s'illumina quelques secondes, dans le plus grand silence, puis tomba sur les côtes, carbonisé. Le tonnerre ne gronda qu'après coup.
Les pieds trempés et la mort au bord des lèvres, il décida de revenir sur ses pas, d'aller une nouvelle fois dans le bar. « Echapper à l'ennui de cette journée », se disait-il vaguement.